17è semaine du CHALLENGE RAY BRADBURY : UNE AUTRE HUMANITÉ, Elle a toujours souffert d'incompréhension, d'une adaptation coûteuse, de colères dévastatrices...

Publié le 7 Janvier 2018

UNE AUTRE HUMANITÉ

 

A un an, elle pleurait parce que sa maman ne la prenait pas dans ses bras. Elle ne l'embrassait pas, ne la câlinait pas, ses crises bronchiques l'affaiblissaient trop.

A deux ans, elle hurlait quand sa maman la laissait en nourrisse pour la semaine.

A quatre ans, elle laissait ses larmes perler en disant au revoir à sa mère qui partait en cure thermale pour un mois.

A six ans elle sanglotait au téléphone, au point de ne pouvoir parler à son père, en rééducation à l'hôpital, suite à un accident.

A sept ans, elle apprit à lire et entrouvrit une lucarne. Elle apprenait à fuir les cris et les coups de colère parentaux.

A huit ans, elle ne recevait plus aucun câlins, ni de l'un, ni de l'autre, et croyait qu'un jour, on l'enlèverait. La peur se développa. Elle l'apprivoisait dans les contes.

A dix ans, elle était persuadée qu'il y avait eu erreur à la maternité. Ils l'avaient échangée avec un autre bébé. Ces parents-ci ne pouvaient pas être les siens. Ils ne la comprenaient pas, du tout. Ils l’abimaient, ne faisaient preuve d'aucune empathie, ne lui offraient qu'une éducation ancienne et lui donnaient toujours des choses à faire. Elle se mit à exprimer sa souffrance. Crises, bagarres, dessins, journaux intimes se succédaient.

A quatorze ans, elle avait perdu la bataille face au mur infranchissable d'une violence éducative bien ordinaire et se voulant légitime. Elle pleurait tous les dimanches et bien des soirs en pension, où elle avait été envoyée pour son asthme, désormais installé. Plus le temps de lire, pas d'espace de liberté, si peu d'espace vital, cela l'avait rendue neurasthénique plus qu'asthmatique.

A seize ans, elle découvrait l'amour et ses désillusions, l'amitié et ses trahisons. Elle comprenait peu à peu qu'elle n'était simplement pas comme eux. Elle ne saisissait pas leur plaisanteries, elle ne trouvait pas la cigarette et la drogue fun, elle ne sortait pas pour aller boire, elle détestait perdre le contrôle et préférait par dessus tout rester le nez dans ses bouquins. Elle ne respectait pas les professeurs et l'administration plus que les autres, parce qu'elle ne voyait pas pourquoi elle le devrait, c'était tout. Elle n'aimait pas se taire en cours si le prof' se trompait. Elle gardait sa lampe de dortoir allumée pour travailler parce qu'elle voulait finir ses exercices alors que les autres souhaitaient dormir et elle s'en foutait !

A dix-huit ans, ce fut cependant la seule capable de surveiller et d'envoyer calmement chercher une adulte lorsqu'une des pensionnaires fit une crise d'épilepsie en pleine nuit et que toutes les filles s'affolèrent. Quand certaines voulurent lui donner à boire, alors que c'était interdit, elle s'interposa, les en empêcha, en désigna deux pour la maintenir sur le lit, la tête sur le côté, afin qu'elle ne tombe pas et ne se blesse pas, puis envoya une fille courir donner l'alerte. Elle fut vivement félicitée ensuite, alors que tremblant de tous ses membres, elle s'était littéralement affaissée sur son lit, une fois la malade prise en charge...

A dix-neuf ans, elle se faisait traiter de "Marie-couche-toi-là" par sa mère parce qu'elle voulait partir en vacances avec son petit-ami avant de s'envoler pour son école d'après-bac. Elle ira tout-de-même.

Trois ans plus tard, elle réussit brillamment ses études et se voit embauchée dès juillet dans une entreprise comme cadre à peine sortie de son cursus en juin. Elle qui voulait se couper les cheveux en brosse, blond platine, c'était raté...

Quelques mois plus tard, elle entrait dans un cabinet médical, son premier rendez-vous avec un psychiatre, elle avait vingt-deux ans. Il la suivra quelques temps. Il y a en aura d'autres, au gré de ses déplacements professionnels, de ses mésaventures personnelles, de ses troubles, de leurs expressions psychosomatiques.

A vingt-sept ans, elle changeait de société et prenait en charge une gamme entière de produits à lancer. Une réussite. Apparemment, car en réalité tout se disloquait. En interne, elle subissait le harcèlement moral de son supérieur direct et ses collègues l'abandonnaient.

A trente et un ans elle était finalement licenciée pour incompétence, un comble, la gamme étant bouclée et lancée ! Elle se battit et gagna son procès. Mais, enceinte, elle s'épuisa et s'enfonça toujours plus avant dans ses troubles du comportement, oscillant entre dépression, angoisse et colère. La naissance n'arrangea rien. Le chômage non plus. La violence du père encore moins.

Dépression post-partum ? Non. Dépression post traumatique ? Oui, due à certains coups et évènements professionnels. Mais après des années de reconstruction, suite au choix de s'éloigner de ces facteurs destructeurs, malgré une nouvelle vie, elle n'avait pas véritablement changé. Il semblait que la peur, le masque face au monde des autres, la colère et le ressentiment soient intimement liés à sa vie.

L'apaisement n'était toujours pas au rendez-vous. Vaille que vaille, elle s'était fait une raison et avançait sur ce nouveau chemin.

A quarante ans, elle avait changé de métier, plus en accord avec ses intérêts, en réponse aussi à ses traumatismes, elle avait choisi d'enseigner. Mais impossible de respecter la hiérarchie, les réunions incessantes et à rallonge, les consignes idiotes. Seuls les élèves l'intéressaient. Elle s'épuisait à vouloir tout concilier et savait qu'elle ne pourrait pas tenir cette façade indéfiniment.

A quarante deux ans, elle s'échappa, avec mari et enfants. C'était la fuite à l'expatriation, sans travail. Un nouveau pays, une nouvelle langue à apprendre, un nouveau contexte à découvrir et à s'approprier coûte que coûte. Elle tiendrait trois ans, l'effondrement se fit petit-à-petit. Le corps d'abord, au travers de toutes ses douleurs qui se cumulèrent, de sa santé qui se détériora. L'âme ensuite, qui se brisa, sa joie qui se perdit. La colère et le ressentiment qui enflèrent, tels un ballon prêt à exploser.

Et ce fut le drame. Quarante quatre ans, en ville, sur la route. Les freins crissèrent. Elle sortit de la voiture, hurla, apostropha le conducteur qui venait de lui couper la route en la doublant. Elle lui avait fait une queue de poisson en décidant, véritable furie, d'arrêter une file entière et de s'en prendre à ce chauffeur de camionnette, pressé et désormais fou furieux. Les conducteurs, immobilisés, s'énervaient, le chauffard la fixait, ahuri. Il se demandait visiblement s'il devait l'occire ou craindre son aura qu'il devinait rouge sang. Danger, danger, DANGER ! Elle se réfugia in extremis dans son Opel Corsa et reprit la route en sens inverse, dans un magistral demi-tour, faisant fi des imprécations de tous ces mécréants, polluant sa route.

"Bipolaire" conclut son énième psychiatre. Les soins, médicaments et thérapie, apaisèrent bel et bien sa colère, mais ils ne purent guérir son âme.

A quarante cinq ans, elle demeurait la même enfant, innocente mais révoltée, franche et perdue dans un monde qui lui restait étranger, souvent incompréhensible face à ces autres qui lui parlaient plusieurs langages en même temps. Elle, elle lisait le langage du corps dont elle tenait compte mais que personne ne voulait entendre, et un autre, oral, double, ambigu, qu'elle prenait pour vrai à chaque parole et dont les gens se moquaient souvent, dont ils jouaient contre elle, car il fallait comprendre des choses non dites, qu'elle n'entendait pas. Comment faisaient-ils ? Où étaient les codes ? Les règles de cette autre langue, secrète, invisible ? Personne ne les lui avaient apprises. La colère était désormais jugulée par les médicaments mais elle sombrait encore dans la différence, dans la moquerie, l'incompréhension, la solitude, l'isolement, la déprime, la dépression.

cinquante ans, rien n'allait plus. Elle avait cessé toute activité, professionnelle, bénévole, amateure. Elle ne côtoyait plus personne de la communauté française, avait perdu tous ses contacts au lycée français, ainsi qu'à l'Amicale des françaises. Ses enfants avaient grandi. Devenus autonomes, ils n'avaient plus besoin de son aide quotidienne. Les seuls à qui elle parlait encore, étaient peu exigeants ; les dames de la rue et les SDF, qui l'aimaient bien, parce qu'elle les respectait. Toujours un gentil sourire, un petit mot, un cadeau de temps à autres. Comme il lui arrivait de le souligner, sa seule compagnie venait de la rue.

Et c'est à cinquante et un an qu'elle découvrit enfin sa vérité, d'où provenait tant de sa souffrance, tant d'ignorance aussi, tant de mises à l'écart, tant d'incompréhension de part et d'autres. Une ultime crise l'avait conduit à consulter, encore. Cette fois, le diagnostic avait été vite posé. Il fut définitif et sans appel. Pas de maladie, pas d'évolution, pas de soins à proprement parler. C'était plutôt un changement de concept. Les autres étaient effectivement différents... parce qu'elle l'était, elle. Elle était étrangère depuis sa naissance mais personne ne le savait, alors. Cette différence était née dans son cerveau, de ses connexions neuronales. Ils étaient nombreux, comme elle, malheureusement, tous également diversement connectés au sein de leur propre cerveau. Chacun sur son île dans le vaste océan.

Autiste, Asperger. Elle était Aspie. Une handicapée du monde.

Elle cherchait une autre humanité...

Rédigé par Morgazie

Publié dans #CHALLENGE RAY BRADBURY, #ASPIE

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